Il neige à gros flocons (5) à Paris aussi…

Il neige à gros flocons (5) à Paris aussi…

“Marianne, tu n’as pas trop froid ?”

Vos messages me parviennent. Vous vous mobilisez en nombre pour me trouver des étapes afin de m’éviter au maximum la morsure du froid. Cela me réchauffe le cœur, vous n’imaginez pas à quel point.

Il neige à gros flocons, il parait qu’à Paris aussi. Mes pensées vont à ceux qui, comme moi, sont dehors sous la neige, sous leur maigre tente. Combien souffrent du froid dans l’indifférence à l’heure où je vous écris ces lignes ?

“-27° en Serbie, deux corps ont été retrouvés gelés dans une forêt dans le sud-ouest de la Bulgarie, près de la frontière avec la Turquie.”

“En Syrie, le froid a tué 29 enfants et nourrissons dans le camp de réfugiés syriens d’Al Hol. Morts d’hypothermie.”

“Jeudi, Hautes-Alpes, un jeune togolais retrouvé au bord de la route. Verdict : décès par hypothermie et arrêt cardio-respiratoire.”

La morsure des éléments me rappelle combien nous sommes vulnérables sur la route. Le froid glace le corps sous des vêtements constamment mouillés. L’épuisement brûle les dernières forces qui restent.

En Grèce et dans les Balkans le cynisme des politiques européennes abandonne à des Etats qui n’ont ni les moyens ni la volonté politiques le soin d’organiser les conditions de vie pour l’hiver des réfugiés, mettant leur vie en danger. En France, nous sommes carrément face à un déni de droit, à des traitements inhumains et dégradants commis par l’Etat sur les réfugiés. Pourtant l’Europe a condamné la France à maintes reprises.
En Belgique, les renvois sont interdits vers la France, le saviez-vous ? Exactement au même titre – risques de persécutions, de traitements inhumains et dégradants, non accès à leur droits – que la France ne renvoie pas vers la Grèce. Bref tout le monde se renvoie la patate chaude. Et c’est la compétition de celui des Etats qui érigera le système le plus répressif, criminalisera le mieux ceux qui ne cherchent qu’asile et protection et ceux qui les aident.

La route est longue jusqu’en Europe. Le cœur est lourd, chargé d’horreurs vécues, d’espoirs déçus, du fantôme de l’absence des siens. Les marches sont épuisantes durant des jours, le repos est précaire et le corps est meurtri durablement par les intempéries, le ventre est malnutri et le moral épuisé par l’acharnement bureaucratique.

Mais ce n’est rien comparé à l’indifférence – et pis, à l’accusation, à la méchanceté, au harcèlement ou autres actes de malveillance – qui nous glace bien plus profondément et que même un feu ne peut réchauffer.

Alors on se déplace en petit groupe, pour se tenir chaud au cœur, avoir quelqu’un qui nous protège ou à protéger. On se cache ensemble. On se fait tout petits ensemble. On pleure ensemble. On devient fou ensemble.

Faire entrer dans sa maison, c’est permettre au corps de se réchauffer. Mais bien plus encore, c’est permettre au cœur de rallumer sa flamme. De ne plus se sentir un paria, sale, dégoûtant au point de ne plus mériter un regard.

Je pense à mes frères, sœurs, pères, mères, enfants qui sont à la rue, soumis aux intempéries. Peu m’importe la raison qui les y a poussé, la guerre, la misère, les accidents de la vie ou l’attrait du voyage, nous sommes tous “presque” égaux lorsque nous sommes sur la route.

Je dis “presque” car moi j’ai fait le choix de partir. Jamais je ne pourrai pérorer que je vis les mêmes choses qu’un.e SDF, qu’un.e réfugié.e, qu’un.e “migrante”.

D’ailleurs, je crois que l’expérience de chacun est hautement relative, en fonction de notre vécu, du prisme à travers lequel on voit le monde. Règles universelles.

Moi, je suis une aventurière, j’écris des histoires, je suis “utile”. Alors ma parole compte. Alors on ne me rejette pas trop. On respecte mon aventure, on respecte mon choix. On me respecte parce que j’ai fait un choix. Pas comme ces autres, faibles, qui ont fui pour ne pas avoir à combattre. Savez-vous le courage qu’il faut pour fuir ? Se résoudre à tout quitter, son pays, ses amis, sa famille, son travail, tout ce qui nous a construit ?

Moi je le sais – pour l’instant, car on ne peut prédire le futur- je connais ma valeur. Comme tel réfugié sait qu’il n’est pas juste un réfugié, qu’il est lui, qu’il a une valeur qui ne se résume pas juste à celle de sa vie. Oui mais seulement, même si on le sait, parfois, on doute. Ce sont dans les yeux de l’autre qu’on trouve le reflet de notre estime personnelle.

Je mesure ma chance d’être blanche, française, d’avoir fait des études, d’être une femme (donc plus inoffensive aux yeux de mes hôtes) ce qui me vaut d’être au chaud la plupart du temps. Et c’est en partie parce que j’ai cette chance que j’ai pris la route. Parce qu’à travers mon expérience, il est (regrettablement mais c‘est comme ça) peut-être plus facile de s’identifier. Et qu’à travers mes mots, peut-être, vous n’oublierez pas de proposer un café, une douche ou le couvert la prochaine fois que vous rencontrerez quelqu’un qui est sur la route. Peut-être qu’il sera plus facile de dépasser la saleté de la route qui nous colle à la peau, nous, errants, ou la différence de sexe, de genre, de religion, de langue, d’origine, ou d’habitude. Peut-être qu’à travers mes récits, vous rirez de la personne qui m’insulte, me menace et vous vous reconnaîtrez dans celle qui accueille… Peut-être que vous prendrez simplement du plaisir à lire mes mots, à me rejoindre pour quelques pas, à me soutenir, à me donner quelques sous pour me permettre de continuer à raconter mes histoires. Et ce sera déjà beaucoup.

Grâce à ma chance et à la culture, à la culture de l’accueil propre aux régions montagnardes truffées de refuges, j’ai passé l’hiver au chaud dans une cabane. J’ai été accueillie à bras ouvert par une famille merveilleuse qui m’a ouvert sa maison. Qui m’a choyée. Qui m’a protégée. Qui m’a cachée sous son aile douillette et rassurante pour que j’y lèche mes blessures. Qui m’a rempli le cœur d’un amour si pur, si fort qu’il y restera imprimé longtemps. Je ferai appel à ces souvenirs quand les difficultés repointeront leur nez. J’irai puiser dans ce cadeau qu’ils m’ont fait.

Une chose est sûre, nos technologies nous permettent aujourd’hui de nous protéger efficacement du froid mais également d’accumuler de la nourriture bien au-delà de nos besoins minimaux. La détention de ces biens précieux nous apporte prestige et considération. Les partager encore davantage.

Je vous livre ainsi mes pensées, alors que je descends la montagne, péniblement dans la neige. Puis la couche de neige se fait plus fine, pour finalement disparaître pour de bon et avec elle, le Biros, cette si sauvage et si belle vallée de l’Ariège, à qui je dis au revoir et merci.

La route sera courte, une grosse journée de marche seulement. Car l’étape du soir et qui deviendra l’étape d’un mois est prévue: Nathalie a tout organisé pour m’accueillir, les animaux et moi. Et que surtout je n’ai pas froid, ni au corps, ni au cœur.

Après une discussion déclenchée par mes écrits, du haut de l’escalier, le fils de 12 ans de Nathalie me demande avec un large sourire si je vais parler du moyen de réchauffement de l’homme par l’homme le plus sûr, et qu’il transporte toujours avec lui : le pet. Le fou rire qui s’en suit nous réchauffe pour sûr le cœur à tous.

Parfois, il ne faut pas grand chose…

By | 2019-02-22T16:15:10+00:00 February 22nd, 2019|Last news|0 Comments

About the Author:

La trentaine, anciennement juriste en Droits de l’Homme et journaliste, je suis spécialisée sur les questions de migrations. Pour moi, NoMad c’est la réalisation de mon rêve d’enfant qui ne m’a jamais quitté: être aventurière. L’idée de ce blog, c’est le partage de ce rêve, des techniques, des gens rencontrés par NoMad, c’est de créer le lien qui nous permettra d’échanger un jour.

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