Il neige à gros flocons (4) La migration de la faim

Il neige à gros flocons (4) La migration de la faim

Il nous faut partir, quitter le havre de paix et le confort d’avoir un toit sur la tête pour moi toute seule, pour reprendre la route. Laisse moi te conter pourquoi.

Tu le sais, la migration d’une espèce est souvent en relation avec son régime alimentaire. Chez les herbivores, comme chez l’homme, il y en a qui migrent et d’autres plus sédentaires pour subvenir à leurs besoins alimentaires.
La population de “migrants” a tendance à être régulée par la quantité de nourriture disponible alors que ce rôle incombe principalement aux prédateurs chez les sédentaires.
Ici, dans la montagne, mes chères mules domestiquées (à moitié – ceci est l’objet d’une autre histoire, nous y reviendront), Thalès et Lima, se situent exactement à la croisée entre migrant et sédentaire. L’occasion pour NoMad Expedition, dont le sujet est la migration, de t’écrire quelques lignes, pour ton plus grand plaisir !
En tant qu’herbivores, les mules ont besoin d’herbe (CQFD). C’est ma préoccupation première: leur trouver une bonne étape où ils peuvent manger. C’est mon souci principal, celui vers lequel, chaque jour, tous mes efforts tendent. S’il n’y a pas d’herbe, il faut continuer à avancer. Progressivement, au cours des 600 kms parcourus depuis le départ de Dordogne en juillet 2018, mon regard a changé. Je me suis mise à “penser mule”, à voir l’herbe, à la chercher, à saliver si elle était bien riche et bien verte, à calculer le temps qu’il allait falloir à mes équidés pour la brouter. Ces ressources en herbe ont déterminé le temps que je pouvais rester chez mes hôtes, aussi accueillants qu’ils aient pu être. Souvent, j’avais envie de rester davantage avec ces personnes passionnantes. Mais il n’y avait plus d’herbe. J’ai commis l’erreur une fois, j’ai trompé mon cerveau en me disant “ah, ça tiendra bien une nuit de plus”. Erreur fatale: au petit matin, il n’y avait plus de mulets dans le pré, nous les avons retrouvés 7 heures après et 20 km plus loin après avoir passé la journée à appeler mairies et gendarmeries et sillonné avec une voiture prêtée tous les chemins que nous avions parcouru les trois derniers jours…

Aucune envie que ça arrive de nouveau, là ici. Je ne me vois pas courir derrière les mulets dans ces montagnes immenses recouvertes de neige.

Ce n’est pas directement le froid ni la neige qui sont une réelle menace, mais davantage la brutale raréfaction des ressources qu’ils entraînent.
Les mules sont des animaux très rustiques qui peuvent supporter des températures allant jusqu’à -30°, mais seulement tant qu’elles ont le ventre rempli.
Le vrai problème, c’est que le froid rend inaccessible des ressources pourtant encore présentes, enfouies sous le lourd manteau de neige et rend difficile l’acheminement du foin sur les sentiers escarpés qui mènent à cette cabane, loin de toute route.
Réduits à tourner en rond dans le minuscule terrain qui entoure la cabane, je comprends aux yeux remplis d’ennui de mes herbivores qu’ils préféreraient gambader en liberté dans les immenses pâturages qui nous entourent. Gratter la neige, picorer les chatons de noisetiers, les feuilles des ronces. Mais notre ère est celle de la suprématie de l’Homme dit “moderne”. Et tous ces terrains sont la propriété de quelqu’un et je n’ai pas la permission de les y laisser paître. L’hiver crispe les gens autour des maigres ressources alimentaires disponibles ou accumulées. Et en montagne, où les ressources sont rares et rudes à obtenir, les crispations sont d’autant plus virulentes.

Donc impossible de nourrir les mules en sauvage (lorsque, comme moi, on veut respecter les gens, car il aurait toujours été possible de faire fi des règles et de les lâcher dans les pâturages). Mais me direz-vous, il est toujours possible de les nourrir au foin !

En montagne, l’hiver ça se prépare, c’est le travail d’une année, au moins. Il faut faucher le foin et/ou en monter en quantité suffisante, avoir construit un abri solide pour l’abriter des intempéries et tempêtes qui ne sont pas rares.
De plus, le foin est rare et cher dans les régions montagneuses où il est plus difficile à produire et à faucher en altitude dans les pentes abruptes. J’en ai cherché pendant des mois, sans succès.
Et visiblement pas grand monde ne veut partager son plan lorsqu’il en a un.
Sauf mes merveilleux voisins de cabane, à 10 minutes de marche, que je viens de rencontrer. Ils m’ont dégoté une 20aine de petites bottes de 10 kg. Nous avons pu en monter 12 dimanche dernier, 6 sur chaque mulets qui ressemblaient à des ânes du Maroc avec leur paquetage gigantesque zigzaguant sur les chemins escarpés où ne passent ni voiture, ni tracteur, ni quad, ni traîneau.
A peine le foin monté et déchargé, la tempête se déchaîne dans l’heure qui suit. Pour ne plus cesser pendant une semaine. Et quand l’hiver s’installe en montagne, on ne sait jamais combien de temps il va rester…
Mes réserves de nourriture personnelles ne sont pas suffisantes non plus. Si la tempête se prolonge, je pourrais être en difficulté, incapable de descendre au village me réapprovisionner. Heureusement, les voisins ne m’auraient pas laissée mourir de faim. J’aurais perdu mon autonomie mais pas plus de poids. Le bois est également un problème lorsque vous ne l’avez pas coupé en avance, d’un an ou deux pour qu’il soit bien sec. Et croyez-moi, ça fait vite mal aux bras et de grosses ampoules aux mains de couper de quoi alimenter un gros poêle à bois (troué donc qui consomme énormément) avec une petite scie pliable de voyage !

Une autre raison nous pousse à partir: les prédateurs. Parce que des prédateurs, ici, il y en a. Et j’ai beau être solide mentalement, ça m’inquiète.

Un jour d’automne, une brebis a été retrouvée à côté de ma cabane, encore chaude dans un état que tu ne veux pas que je te décrive, éventrée, lacérée, sanguinolente.
“Allô?”, c’est le berger du troupeau qui paissait autour de la cabane, dans l’estive de Maillol.
– “Marianne, est-ce que ton chien t’a échappé hier soir ?”
Et oui, parce que dans un pays d’éleveurs, un chien qui ressemble à un loup attire forcément des regards suspicieux, sourcils froncés, les mains posées sur le fusil qui n’est jamais trop loin. On m’avait dit “tu sais, un chien, s’il n’est pas tenu, il peut facilement disparaître et personne n’aura rien vu, ni rien entendu”. Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’une sourde. Sachant que des moutons, proies ô combien tentante même pour le plus doux des caniches, pouvaient se trouver n’importe où dans un périmètre qui se décrit en kilomètres autour de la cabane, je tenais Lewa systématiquement en laisse. Pauvre de lui, mais je n’ai pas envie de le retrouver raide, plombé par les bergers, chasseurs, ou paysans. De plus, ces stupides animaux ont la fâcheuse tendance congénitale lorsqu’ils ont peur à avoir les yeux qui virent au rouge et poussés par la force de la peur incontrôlée à foncer droit devant, peu importe qu’il y ait un mur, un précipice, ou un barbelé. Cette panique est de nature à éveiller l’instinct de prédation chez tout prédateur potentiel et à le faire saliver d’avance au passage en furie de la forte odeur de mouton.
En tous les cas, ce soir là, j’étais jusque tard chez le voisin et partie le lendemain matin aux aurores avec mon chien qui avait bien sagement dormi à l’intérieur.
Le lendemain, nouveau coup de téléphone:
“C’était un ours”, me raconte le berger, qui avait fait expertiser les dégâts. Ouf, mon chien est disculpé, mais moi depuis, je sais qu’un ours au moins rôde tout près de ma cabane.
Et si je ne prends pas part au débat “Ours, oui”, “ours, non”, inscrit en grands caractères blanc sur les routes des différentes vallées concernées, et ne veux aucun mal à ce majestueux animal, je crains néanmoins que dans un combat loyal contre mes mules, ces dernières ne l’emportent pas au paradis.
Et bien que le noble plantigrade doit être confortablement calé dans une grotte pour sa petite sieste hivernale, je n’ai pas très envie que l’odeur de mes compagnons ne le sorte de son terrible sommeil. D’autant que ça pourrait le foutre de mauvais poil.

Conséquence du froid et de la neige, de la raréfaction brutale de la nourriture des herbivores, de la présence de prédateurs et de la densité de la population dans ces montagnes réduisant les stocks disponibles, le départ est précipité.

Je ris. Nous voilà pris dans le cycle éternel de la migration de nécessité.

La décision est prise. Il faut quitter la montagne devenue inhospitalière en cette saison et rejoindre les vertes vallées plus favorables qui apporteront la nourriture nécessaire aux mulets. En ce qui nous concerne, nous n’aurons pas à aller loin: quitter la neige et descendre dans la vallée suffira pour trouver de l’herbe.

Reste à définir la date du départ.
Depuis une semaine que la neige nous a surpris, je guette désespérément une éclaircie mais la météo s’entête à n’afficher que tempête de neige sur tempête de neige. Le précaire stock de foin diminue dangereusement et il est impossible d’en monter d’autre ou de prendre la route dans ces conditions climatiques. Je m’inquiète sérieusement et la peur commence à me prendre au ventre quand soudain… enfin ! Une éclaircie est prédite par la déesse météo. c’est pour samedi, dans deux jours.

Branle-bas de combat, en deux jours, je atèle à rassembler les affaires, à réparer le matériel qui en a besoin, graisser les cuirs, nettoyer la cabane, ramener les affaires qu’on m’a prêté, faire mes adieux… Car à la différence des oiseaux migrateurs, nous ne reviendrons pas sur nos pas.
Quitte à être dans les montagnes, j’aurais aimé voyager à travers les crêtes et profiter de ces paysages grandioses, au delà de la forêt, là où l’air est sec et les pâturages à perte de vue. Mais la saison contraint à ne pas aller trop haut, et les mulets à aller bien bas. Tant pis pour cette fois, je me console en me disant que nous traverserons d’autres montagnes à des périodes plus clémentes…

Je jette un dernier regard à la cabane qui nous a offert l’asile ces trois derniers mois. Je la remercie intérieurement pour avoir abrité nos émotions de cet automne, de nous avoir fourni un toit et nous avoir permis de recouvrer la force de reprendre la route.

C’est parti, on entame la descente.

A suivre…

By | 2019-07-17T17:20:19+00:00 July 17th, 2019|Last news|0 Comments

About the Author:

La trentaine, anciennement juriste en Droits de l’Homme et journaliste, je suis spécialisée sur les questions de migrations. Pour moi, NoMad c’est la réalisation de mon rêve d’enfant qui ne m’a jamais quitté: être aventurière. L’idée de ce blog, c’est le partage de ce rêve, des techniques, des gens rencontrés par NoMad, c’est de créer le lien qui nous permettra d’échanger un jour.

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