Il neige à gros flocons (3), Une cabane, ça se mérite !

Il neige à gros flocons (3), Une cabane, ça se mérite !

Jour après jour, je regarde tomber la neige. 50 hier… 30 cm de plus aujourd’hui…Plus elle tombe, plus l’anxiété monte en moi et avec elle grandit l’évidence: il faut partir.

Mais pour que tu comprennes mieux, laisse moi te poser le décors. Dans l’épisode précédent, tu as découvert la cabane isolée dans la montagne dans laquelle je vivais ces derniers mois. Ce petit nid de bois fait des mains d’une allemande romantique, surplombant la vallée du Biros avec, lorsqu’on regarde l’Espagne, à sa gauche, le petit village d’Irazein, son fournil et sa bibliothèque, et à sa droite, le riant village d’Antras, m’a apporté calme et repos.

Montes-y avec moi. Attention, “monter” n’est ici pas une formule gratuite.

La pente est si raide qu’on ne sait pas si c’était une échelle ou un sentier qui y mène. Je te l’assure, ce n’est pas un chemin que l’on peut gravir en tongs ! Depuis le dernier parking du village d’Irazein, il faut la bagatelle d’une demi-heure pour grimper, presque escalader le chemin escarpé, sillonnant dans un paysage de falaises abruptes. Les mains viennent en aide lorsqu’il faut franchir les rochers affleurants. Puis vient la traversée d’un tapis de bruyères avant de se laisser happer par la dense forêt qui fait le bonheur des chercheurs de champignons, lorsque le gel ne rend pas si dangereuse la ballade. Il faut ensuite traverser une large et verte estive, là où paissaient tranquillement moutons et autres bétails il y a encore pas si longtemps. Là, en plein hiver, les pieds s’enfoncent jusqu’à mi-cuisse dans la neige, transformant l’ascension quotidienne en tant normal déjà pénible en véritable acte de bravoure.
Pas question d’oublier le sel en bas.
Après cette montée éprouvante, tu as besoin de te désaltérer. Là commence une autre expédition. J’attrape le sac et y fourre les bouteilles vides rangées soigneusement dans un coin du plancher. C’est qu’il faut se rendre à la source de Maillol, à 10 minutes de marche de là, qui coule -ô joie- été comme hiver. Jamais elle n’a été vu tarie. Parfois, il faut la déboucher car un animal maladroit et ignorant a pu faire s’effondrer la cavité en marchant dessus. Mais quel délice que cette eau fraîche, directement puisée de la montagne. A chaque fois que je la bois, je la sens rafraîchir chaque cellule à l’intérieur de moi et m’apporter H2O et la vie qu’elle a récolté en chemin en se frottant amoureusement contre roches et végétaux, s’imprégnant de leur bonheur.
L’électricité ? Si tu entends par là le raccordement au nucléaire, il n’y en a pas. Mais les ingénieux concepteurs de la cabane (qui y ont vécu 5 ans avec un enfant), y ont installé un panneau solaire. Malheureusement pour moi, la batterie y était mal branchée et est morte bien vite, ne m’ayant laissé que de brève charges ponctuelles de mon téléphone et l’espérance qu’avec les jours de beau elle se se rechargerait suffisamment pour assurer mes maigres besoins. Espoir vain mais j’ai découvert la poésie de la vie à la bougie – et le coucher précoce, en communion avec celui du soleil.

Tu l’auras compris, la vie en montagne, la vraie, celle qui n’est pas accessible par la route et les commodités urbaines, est rude et l’hiver ne s’y improvise pas. De passage seulement, nous ne sommes pas préparé pour affronter les rigueurs de l’hiver, qui lorsqu’il s’installe, ne prévient pas de sa date de départ.

“Je suis un migrant économique !” Combien de fois ai-je entendu ces mots, les visages fendus d’un large sourire laissant percer une fierté certaine, au marché de Saint-Girons, où ne manquent jamais de descendre chaque samedi les habitants du “Pays aux 18 vallées”. Les habitants d’ici, dans les autres cabanes du Biros et d’ailleurs les autres vivants excentrés, ne dorment pas sur des matelas de billets mais sont habiles de leurs mains, grâce auxquelles ils ont construit tout ce qu’ils ont. Car en effet, c’est un de ces rares coin où le prix fut longtemps abordables dans une contrée, vous me l’accorderez aisément, plus riante et majestueuse que la Creuse (avec tout le respect que je porte à la Creuse).
L’Ariège est connu de nos jours pour être un sanctuaire babacool. Faire du stop y est facile et est un mode de vie, une nécessité pour ces habitants. Tendre le pouce n’est pas ici vu comme un indicateur que l’on vient d’ailleurs mais marque plutôt un signe de reconnaissance. L’occasion pour ses habitants qui ont pour beaucoup sillonnés le monde de faire un autre voyage, sans bouger de chez eux cette fois, en écoutant ton histoire, les yeux pleins de souvenirs et la bouche chargée d’encouragements. Car ici, tout le monde vient un peu d’ailleurs: allemands, hollandais, anglais, puis toulousains. J’y ai même croisé une japonaise ! Ce bout du monde est une confluence de culture.
L’isolement, la rudesse y sont lois, certes, mais il y a de quoi nourrir des rêves d’autonomie, de créer un monde différent, proche de la nature. Le travail devient un plaisir, car l’on sait pourquoi on le fait. Et quelle vue, quel spectacle pour les sens chaque matin, jours, soirs…! Grimper la côte fait transpirer mais est de moins en moins dur chaque jour, le corps, magnifique plastique, s’acclimate, prend le rythme. On dit que que l’ascension permet de laisser ses problèmes en bas. Testé, approuvé. La marche, l’effort, la sueur, la maîtrise d’un souffle régulier qui permet de ne pas s’arrêter, la concentration requise par chaque pas pour gravir la pente permettent sans nul doute de faire le vide dans son esprit. Arrivé en haut, on ne pense plus qu’à reprendre son souffle, à allumer le poêle, à penser à se faire à manger, prendre soin des bêtes.

Mais s’il y a des soucis à oublier en bas, n’est-ce pas qu’ils y ont été créés ? En tout cas, moi avec cette neige, j’en ai eu plein la tête.

Dans le prochain épisode “Il neige à gros flocons (4) La migration de la faim”, je te raconterai pourquoi nous avons dû partir précipitamment.

Il y a eu d’autres raisons oui… mais qui n’a pas ses petits soucis ?

A suivre…

By | 2019-07-17T17:30:14+00:00 July 17th, 2019|Last news|0 Comments

About the Author:

La trentaine, anciennement juriste en Droits de l’Homme et journaliste, je suis spécialisée sur les questions de migrations. Pour moi, NoMad c’est la réalisation de mon rêve d’enfant qui ne m’a jamais quitté: être aventurière. L’idée de ce blog, c’est le partage de ce rêve, des techniques, des gens rencontrés par NoMad, c’est de créer le lien qui nous permettra d’échanger un jour.

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